Deux mots, une seule idée

Le wabi-sabi assemble deux termes qui ont chacun leur histoire :

Wabi (侘) vient du verbe wabu, qui, dans le Japon médiéval, voulait dire éprouver de la honte, être dans la précarité. Avec le temps, et surtout par le bouddhisme zen et la cérémonie du thé, le sens s’est retourné : de la pauvreté subie, il est passé à l’élégance de la simplicité choisie. C’est la beauté du bol sans décor, qui laisse voir la texture de la terre. C’est le vide qui n’a pas besoin d’être rempli.

Sabi (寂) vient du verbe sabu, vieillir, se faner. Il nomme la beauté que le temps dépose sur les choses : la patine du fer, les craquelures d’une vieille peinture, l’asymétrie que seules les années produisent. Un chawan qui a servi à des centaines de cérémonies a un sabi qu’un bol neuf ne peut pas avoir.

Ensemble, le wabi-sabi nomme l’esthétique de l’impermanent, de l’incomplet et de l’imparfait comme sources d’une beauté profonde. C’est exactement l’inverse de l’idéal occidental classique (symétrie, permanence, perfection), et c’est précisément pour cela qu’il paraît si étrange et si irrésistible à qui le découvre.

Le wabi-sabi dans le chanoyu

Murata Jukō (1423-1502) fut le premier maître de thé à formuler le wabi comme principe directeur. Il introduisit l’usage d’une céramique japonaise simple à côté des pièces chinoises très prisées de l’époque, et réduisit la taille de la salle de thé pour en évacuer l’ostentation.

Sen no Rikyū en tira la conclusion logique. Ses salles de thé faisaient à peine 2 ou 3 tatamis. Ses ustensiles : bambou non laqué, céramique raku noire ou rouge, sans décor. Les fleurs : une seule branche, à peine fleurie, parfois pas du tout. Le kakemono : une calligraphie simple plutôt qu’une peinture élaborée.

La philosophie de Rikyū tient dans le concept d’ichi-go ichi-e (一期一会) : chaque cérémonie est unique, l’instant ne reviendra pas. Cette conscience de l’impermanence, venue en droite ligne du bouddhisme zen, fait de chaque défaut du bol un trait irremplaçable, de chaque geste imparfait un instant qui ne se répétera pas. Le wabi-sabi est l’esthétique qui naît de cette conscience.

Le bol raku, objet wabi-sabi par excellence

Le potier Chōjirō (1516-1592), en collaboration directe avec Rikyū, met au point la technique raku à la fin du XVIe siècle. Le raku cuit à basse température (800 à 1 000 °C, contre 1 200 à 1 300 d’ordinaire), sans tour (modelé à la main) et sans émail uniforme. Il en sort un bol qui paraît fragile, asymétrique, où l’on voit les traces des doigts du potier dans l’argile et des dégradés de couleur là où le feu en a décidé.

C’est exactement l’inverse de la porcelaine chinoise parfaite que prisait l’aristocratie. Et c’est précisément pour cela que Rikyū la préférait. Le bol raku ne prétend pas être éternel : il admet qu’il se cassera un jour, et que les réparations au kintsugi (金継ぎ, rejoindre les morceaux avec une laque mêlée de poudre d’or) seront plus belles que la pièce d’origine. C’est le wabi-sabi fait objet.

Le wabi-sabi aujourd’hui

Le concept a largement débordé la cérémonie du thé. En architecture, en graphisme, en photographie, en cuisine (la mise en scène de la céramique irrégulière que l’on trouve aujourd’hui sur toutes les tables de la haute gastronomie), le wabi-sabi est partout. Le boom mondial du matcha s’accompagne d’un intérêt croissant pour les bols artisanaux et pour le rituel de la préparation à la main. Ce n’est ni de la nostalgie ni de l’exotisme : c’est une réponse réelle à la saturation sensorielle du numérique.